Christiane DESROCHE

 

Maria était née le 12 mars 1623, dans notre belle ville de Lyon. Elle

partageait  avec ses parents une vie remplie de joie  et de bonheur. Elle habitait,

juste au bas de la colline de Fourvière, près des bords de Saône. Les petites mai-

sons s’imbriquaient les unes dans les autres dans un dédale de rues étroites et

insalubres. Les traboules, typiques du vieux Lyon, n’avaient plus de secrets pour elle

et elle les parcourait allègrement. Elle était heureuse d’apprendre à lire et à écrire et

se passionnait dans sa petite école pour toutes ces choses nouvelles qu’elle étudiait.

La colline qui prie comme on la surnommait depuis l’antiquité, la fascinait. Elle vivait

à  ses pieds et elle escaladait aisément les douze cent mètres de dénivelé qui la

séparaient de son sommet , pour aller prier dans la chapelle mariale.

Cette merveille, ancêtre de la basilique actuelle avait été construite en 1168 par

Olivier de Chavannes, puis détruite en 1562 par le baron des Adrets avant d’être

rapidement restaurée. Maria adorait ce lieu de prière, dédié à sa sainte patronne et

s’y recueillait tous les jours avant de rejoindre son petit nid où veillait sa mère en la

berçant de ses chants magiques. L’harmonie qui régnait, inondait  son enfance

d’un bonheur idyllique, qui croyait-elle, durerait toujours.

Son père, Adrien, travaillait comme secrétaire particulier, du prévost, de l’époque,

Alexandre Mascary . Lui aussi, il  adorait la colline de Fourvière et ses pentes

abruptes. Il y avait entraîné la fillette dans des escalades joyeuses dès son plus jeu-

ne âge. Il avait guidé ses premiers pas dans ce lieu saint et lui avait raconté toute

son histoire.

Ils aimaient ensuite, tous les deux, descendre en courant jusqu’au théâtre antique,

vestige de l’époque gallo-romaine. Ce jour là, Maria atteignit facilement, le centre dumonument en ruine,

en sautant de gradins en gradins.

Avec ses six ans, elle pouvait s’ébattre librement et elle se mit à chanter. Son père

l’écoutait, assis en haut du cirque, et il l’applaudit. L’acoustique était parfaite et la

voix de la fillette enchantait tous les promeneurs de cette belle journée.

Adrien la rappela gentiment, près de lui et ils poursuivirent leur promenade dans les rues

tortueuses du quartier Saint Jean où régnait une odeur nauséabonde. L’entretien des

ruelles laissait à désirer mais ils en avaient l’habitude et ils ne se doutaient pas

encore de ses conséquences sur la propagation de la prochaine épidémie.

Ils arrivèrent enfin à l’Eglise saint Jean Baptiste et saint Etienne, que la fillette

nommait simplement : la cathédrale saint Jean. Elle avait été construite sur plusieurs

siècles, de 1180 à 1480. Son père lui fit admirer le mélange des styles romans et

gothiques et plus particulièrement la magnifique horloge astronomique.

Elle s’enthousiasma  en découvrant, debout sur le parvis, les deux tours ainsi que la

Statue de dieu le père, placée au sommet du pignon depuis 1481.

Cette cathédrale avait connu, elle aussi, les méfaits  du baron des Adrets et n’était

pas sortie indemne des guerres de religion de 1562. Maria trouvait que la rosace qui

décorait la façade depuis 1392 la  complétait à merveille et lui donnait cette allure

divine, tant espérée depuis le 12° siècle.

Cette délicieuse promenade entre les deux points forts de la religion catholique de

l’ouest lyonnais , qui gardait encore les marques du Moyen-âge, allait être la

dernière qu’elle ferait avec son père. Jamais plus, Adrien ne traverserait le quartier

saint Jean et jamais plus, il ne reverrait la chapelle mariale.

L’épidémie de peste venait de se déclarer dans la cité et il allait être parmi lespremières victimes .

Le reste de sa famille ne fut pas épargné non plus et nombre de

ses voisins et amis disparurent . Ce fut l’horreur et le chaos qui s’abattirent  sur les

habitants. Le manque d’hygiène et de propreté qui régnaient à cette époque

amplifièrent le processus. La petite orpheline n’avait que six quand elle se retrouva

seule et perdue au milieu de ce fléau. Heureusement pour elle, le prévost  la

recueillit et la confia à sa gouvernante. Elle fut entourée de beaucoup de gentillesse

et d’affection .  Par miracle, elle survécut à cette catastrophe épouvantable. Elle

grandit et  avec les années qui passèrent  devint une belle jeune fille, très

recherchée. Mais elle était triste devant le malheur et la désolation qui régnaient

encore un peu partout.

Une fois de plus, elle grimpa jusqu’en haut de la colline qui prie accompagnée

d’un des neveux du prévost qui venait de la demander en mariage. Malgré le

malheur qui l’entourait, elle avait repris espoir dans la vie. Main dans la main, avec

son fiancé, elle se rendit à la chapelle mariale pour implorer sa sainte patronne en

qui elle avait mis tous ses espoirs. Elle  vénérait par dessus tout, celle qui avait

toujours protégé Lyon. Aujourd’hui, sa cité avait plus que jamais, besoin de l’aide

divine et elle implora Marie de tout son cœur, lui demandant de veiller une fois de

plus, sur cette ville, tant aimée. Elle quitta la chapelle mariale, rassurée par les révé-

lations divines qu’elle avait ressenties  au fond de son cœur. Elle sourit à son fiancé,

heureuse et soulagée car elle savait que la fin des épreuves allait enfin venir.

Toute imprégnée de sa mission, elle se rendit auprès de son bienfaiteur pour le

convaincre de s’en remettre à la vierge Marie. Elle sut trouver les mots qu’il fallait et

le jour de ses vingt ans, le 12 mars 1643, le prévost et les échevins,

implorèrent eux aussi, Marie. Ils promirent de lui élever, deux statues, la première,

place du change et la seconde, sur la pile du pont de la Saône. Mais ce ne fut pas

tout, ils complétèrent leurs vœux en lui promettant de venir tous les ans, en

procession pour les fêtes de la nativité du 8 septembre. Ils s’engagèrent pour eux et

pour leurs successeurs.

Marie entendit leurs prières et l’épidémie s’arrêta nette. Le bonheur revint

dans la cité. Maria et son fiancé s’unirent en avril et connurent désormais un bonheur

parfait. Les vœux furent tenus et les deux statues à la gloire de la vierge Marie furent

élevées. Il s’en ajouta une troisième sur la colline, elle-même. La procession du 8

septembre dut être annulée à cause des caprices du temps. Mais ce ne fut que partie

remise et elle eut lieu le 8 décembre.

Désormais, ce jour, cher au cœur des lyonnais a triomphé du temps et des siècles.

Il rappelle aux croyants, la puissance divine qui s’est manifestée par l’intermédiaire

de  Marie, sainte patronne de la ville de la soie. Le soir du 8 décembre, des

lampions illuminent toutes les fenêtres, en signe d’espoir et de reconnaissance.

Pour tous, croyants ou non croyants,  la fête des illuminations rassemblent  encore

ceux qui veulent contempler la ville éclairée de toutes parts, en ce jour de joie.

Les vœux des échevins se sont perpétués et tous ceux qui le peuvent, se rendent

encore, en haut de la colline qui prie, où le spectacle féerique, de cette ville

illuminée, les enchante. Protégés par la basilique et la chapelle mariale, tous se

recueillent avant de laisser exploser leur joie.

Ils  peuvent tous se promener dans  la ville embellie par

cette tradition séculaire. Et, toute la nuit, pour leur plus grand plaisir, qu’ils prient ou

qu’ils ne prient pas, qu’ils croient en Dieu ou qu’ils n’y croient pas, ils se rassemblent

et se réjouissent.

Le 8 décembre, fête religieuse pour les uns et  fête profane pour les autres, nous

charmera  toujours par son spectacle de lumières qui je l’espère traversera encore

longtemps les siècles en enchantant les générations future